L’Union européenne
face au sida
Manque de lisibilité
Depuis une quinzaine d’années, la stratégie
communautaire contre le sida s’est traduite par
d’innombrables prises de positions et d’engagements
de la part de la Commission européenne. Sur
le papier, des programmes d’action organisent
la lutte sur trois fronts, la prévention, le
soutien à la recherche et l’aide aux pays
pauvres. Mais en réalité, il est bien
difficile d’identifier une politique de santé autonome.
Pour trouver la trace d’une politique
de santé dans la constitution européenne
ratifiée par les chefs d’Etats le 29 octobre
dernier, il faut fouiller longtemps et en profondeur.
C’est au chapitre V consacré aux domaines « où l’Union
peut décider de mener une action d’appui,
de coordination ou de complément »,
que l’on trouvera la section consacrée à la
santé publique. Quatre pages de portée
assez générale, où est réaffirmée
la « lutte contre les grands fléaux,
en favorisant la recherche sur leurs causes, leur transmission
et leur prévention ainsi que l’information
et l’éducation en matière de santé ».
Consacrée par le texte, la santé publique
est cependant soumise à une limitation de taille :
l’action de l’Union est un complément
aux politiques nationales et ne vise qu’à encourager
la coopération entre les Etats membres, dans
le respect de leur définition propre de la politique
de santé. C’est le principe de subsidiarité.
Chaque pays demeure responsable de sa politique, de
l’organisation et de la fourniture des services
de santé et des soins médicaux.
Ce rôle de palliatif officialise les dix dernières
années d’action communautaire en matière
de lutte contre le sida. Une volonté coordinatrice
qui s’est traduite notamment par deux grands « programmes
d’action communautaire » élaborés
par la Commission européenne avec l’accord
du Conseil et du Parlement européen, et calqués
sur les priorités affichées lors des
grands sommets internationaux. Ainsi, le premier programme, élaboré en
1994, a vu le jour au lendemain de la Conférence
internationale sur la population et le développement.
Il dressait des priorités et des stratégies
pour « réduire la propagation
de la maladie, soutenir le secteur de la santé,
améliorer les connaissances scientifiques et
alléger l’impact de la maladie sur le
développement économique et social ».
Concrètement, il permettait à la direction
générale V de la Commission « Emploi,
relations industrielles et affaires sociales » de
financer des projets dans plusieurs domaines :
le suivi et la surveillance épidémiologique
du sida, la promotion de l’usage du préservatif,
la prévention de la transmission du virus et
l’aide juridique aux personnes malades. Le bilan
qu’en a dressé la Commission en 1998 était
plus que mitigé, évoquant « une
charge administrative considérable, un éparpillement
des ressources et des difficultés de coordination
entre les programmes » (1). De plus,
la lutte contre le sida mobilise, au sein de la Commission
européenne, au moins quatre autres directions
générales, celle de l’Industrie,
qui se préoccupe, par exemple, de la mise aux
normes des préservatifs, celles des Pays en
développement et des relations extérieures,
et la direction générale XII « Science,
recherche et développement ».
Un choix complexe
Le second programme d’action communautaire,
en vigueur aujourd’hui, est parti de ce constat,
prenant une nouvelle fois sa source dans les sommets
internationaux, notamment celui du G8 consacré aux
maladies transmissibles en Afrique, en 2000. Sous l’égide
de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)
et d’Onusida, la Commission a lancé en
2001 un « programme d’action accéléré contre
le VIH/sida, la malaria et la tuberculose ».
Un programme plus vaste que le premier, puisque désormais
le sida ne bénéficie plus d’un
traitement spécifique mais est associé à deux
autres maladies transmissibles. Elaboré au moment
de la création du Fonds mondial contre le sida,
il entendait financer pour une part les engagements
internationaux de l’Union européenne.
Entre 2003 et 2006, plus d’un milliard d’euros
doivent ainsi être consacrés à la
lutte contre les trois maladies, dont une bonne partie
est reversée directement au Fonds mondial, à l’OMS,
et une autre à des programmes nationaux ou des
Organisations non gouvernementales (ONG) (cf. diagramme
ci-dessous). Derrière l’apparente
unité du programme d’action et le renforcement
indéniable du budget, la lutte contre le sida
reste cependant très éclatée,
car les fonds mobilisés et les mécanismes
de financement sont multiples. Difficile de s’y
retrouver entre les fonds dédiés à la
recherche, le Fonds européen de développement
(FED), et les éventuelles participations privées
comme celles des laboratoires.
Sur ce plan, l’Union européenne se comporte
davantage en organisation internationale qu’en
structure politique. Pour Didier Rod, député écologiste
européen jusqu’en juin 2004 et ancien
membre de la Commission environnement, santé publique
et protection des consommateurs du Parlement européen, « la
Commission voudrait élaborer une ligne budgétaire
pour tout donner ensuite au Fonds mondial. Il y a,
au contraire, une politique à mener au sein
de l’Union : à l’intérieur,
notamment en direction des migrants et des populations
marginales, dans la coopération avec les pays
du Sud, et enfin dans les négociations commerciales
internationales comme cela a été le cas
pour le droit des pays pauvres aux licences obligatoires. » (2)
Pour l’ex-député, le rôle
du Parlement européen a précisément été de
rendre cohérente la politique de lutte contre
le sida. « Il y a un manque de volonté politique.
La santé publique reste un appui et non un fondement
de l’Union. Il faut qu’elle soit intégrée à la
politique européenne, d’autant plus que
l’élargissement a fait entrer dans l’Europe
des pays où le sida est en pleine expansion. »
Soutenir la recherche
Cette question d’orientation budgétaire
s’est récemment polarisée sur le
soutien à la recherche, l’un des piliers
de l’action communautaire. En septembre dernier,
dans la foulée du sommet du G8 de Sea Island
portant sur la recherche d’un vaccin contre le
VIH, des chercheurs du monde entier réunis à Lausanne
ont lancé un appel à l’Union européenne
pour « un accroissement des fonds notamment
destinés à la recherche d’un vaccin
contre la pandémie ». Car aujourd’hui,
les Etats-Unis, via des fonds publics ou privés,
financent une partie écrasante des programmes
de recherche dans le monde, alors que l’Europe
n’en finance que 6 à 10 %. L’enjeu
est de taille : il s’agit de mener des essais
cliniques sur des vaccins « première
génération » contre le VIH,
destinés, non à protéger les personnes
contre le virus, mais à accroître leurs
défenses face au sida et à réduire
les taux de contamination.
Dans cette course internationale, l’Europe
semble à la traîne. « L’Union
européenne finance la recherche fondamentale,
explique Michel Kazatchkine, directeur de l’Agence
nationale de recherches sur le sida (ANRS). Mais
elle ne nous permet pas de financer la recherche de
candidats-vaccins. La Commission ne favorise pas les
essais cliniques, car elle considère que ceux-là relèvent
de l’industrie pharmaceutique. De plus, elle
ne mène pas de politique de recherche-développement,
qui nécessiterait la mise au point d’un
véritable agenda scientifique et la création
d’un comité scientifique destiné à évaluer
les candidats les plus prometteurs » (3).
Actuellement, dans ce domaine, la Commission procède
par appels d’offres, comme cela a été le
cas pour Eurovacc, un consortium de chercheurs européens
qui a conduit les premiers essais cliniques en matière
de vaccin, et qui a été remplacé par
un autre programme. Ce manque de continuité s’ajoute
au manque de fonds qui conduit, par exemple, l’ANRS, à financer
ses essais cliniques aux Etats-Unis plutôt qu’en
Europe. « Cela démontre, conclut
le professeur Kazatchkine, la difficulté de
l’Europe à mettre ses forces en synergie. »
Mais
l’appel des chercheurs n’est, semble-t-il,
pas resté lettre morte. La Commission ainsi
qu’un certain nombre de ministres de la Santé des
Etats-
membres n’ont pas tardé à répondre. Lors de la conférence
ministérielle européenne sur le sida à Vilnius, le 17 septembre
dernier, le D r Jack Chow, sous-directeur général de l’OMS
chargé du VIH/sida, de la tuberculose et du paludisme, a estimé que « les
pays de l’Union européenne nouvellement élargie avaient
une excellente occasion de convertir leur engagement en une action et des programmes
concrets contre le sida. » La Commission et les ministres de
la Santé ont pris l’engagement de coordonner leurs efforts en
matière de lutte contre la pandémie, qui affiche en Europe orientale
les taux de contamination les plus élevés au monde. Côté recherche
du vaccin, les ministres de sept pays européens se sont réunis à Paris,
en octobre, et se sont engagés, d’une part, à créer
un comité scientifique européen chargé d’évaluer
les programmes, d’autre part, à élaborer un réseau
européen de recherche clinique qui assurera les essais vaccinaux en
Europe. L’idée est de doubler l’engagement financier européen
dans ce domaine pour le faire passer de 1 à 2 milliards de dollars.
Sans oublier, bien sûr, de mobiliser l’industrie, « pratiquement
absente sur le continent », selon le ministre français
de la Santé, Philippe Douste-Blazy.
Cette mobilisation pour la recherche du vaccin pourrait-elle
avoir un effet moteur sur la politique de lutte contre
le sida en Europe ? A défaut, elle devrait
favoriser la mise au point de programmes communs et,
peut-être, harmoniser les sources de financements.
En attendant, certains projets restent au point mort,
comme celui, soutenu il y a quatre ans par des chercheurs à l’initiative
du ministère français de la Recherche,
de créer une structure de recherche européenne
sur le modèle de l’ANRS. D’autres,
enfin, restent flous, comme le Centre européen
de prévention et de contrôle des maladies,
une agence qui devrait voir le jour en 2005, et dont
les contours restent à définir.
Vincent Michelon
(1) Communication de la Commission du 15 avril 1998.
(2) Les licences obligatoires
permettent aux pays sans capacité de produire des médicaments
d’importer des copies bon marché de médicaments
brevetés.
(3) La recherche européenne sur le VIH représente
40 % des publications mondiales sur le sujet.
Un tiers des candidats-vaccins sont issus de la recherche
européenne. Mais 90 % des essais sur les
patients ont lieu aux Etats-Unis.
Dans les traités , l’esquisse
d’une politique de santé
Avant 1986, moment de la signature de l’Acte
unique, trouver des éléments de politique
de santé dans le projet européen relève
de l’exégèse. Ainsi, le traité fondateur
signé à Rome en 1957 préconise
un « relèvement accéléré du
niveau de vie des habitants » de la
Communauté, sans en préciser les moyens.
En 1986, la prise en compte du sida lors du Conseil
des ministres de la Santé puis du
Conseil européen se traduit par des mesures disparates en matière
de dépistage et de non-discrimination des personnes malades. Ce n’est
qu’en 1991 que les ministres de la Santé adoptent un plan d’action
de deux ans, « L’Europe contre
le sida », doté d’un budget de 6 millions d’écus.
Sans fondement juridique, ces mesures inaugurent notamment le soutien à la
recherche fondamentale et à l’échange de connaissances,
et élaborent des normes communautaires en matière de préservatifs.
Le traité de Maastricht, en 1992, intègre
pour la première fois la santé publique
dans les compétences de la Communauté européenne.
L’action des Etats-membres doit « contribuer à la
réalisation d’un niveau élevé de
protection de la santé ». Pour
cela, le traité exclut tout type de politique
intégrée et autonome, se bornant à encourager
la simple coopération entre les Etats. Le Conseil
des ministres ne pourra adopter que des recommandations
ou des « programmes d’action » fondés
sur le principe de co-décision entre Etats.
Le traité d’Amsterdam, en 1997, confirmera
cette nécessité de coopération
entre Etats dans le domaine de la santé.