VAC16, la recherche vaccinale
de l’ANRS
Lipopeptides :
des vaccins prometteurs
La mise au point d’un vaccin préventif
ou thérapeutique contre le VIH est un long parcours
du combattant et est certainement l’un des défis
scientifiques les plus durs à relever. Depuis
le premier essai vaccinal, plus de 80 phases I et II
ont été conduites, en grande majorité entre
l’Europe et les Etats-Unis. Un seul essai clinique
est parvenu en phase III, sans succès. Une quarantaine
d’essais sont à l’étude,
parmi eux, un vaccin auquel s’intéresse
l’Agence nationale de recherches sur le sida
(ANRS) depuis dix ans.
Les approches les plus classiques pour mettre
au point un vaccin préventif sont celles du
virus vivant atténué ou inactivé.
Mais dans le cas du VIH, il n’en est pas question.
Face à ce virus hypervariable, le risque qu’une
forme dangereuse réapparaisse est trop grand.
Les vaccins actuellement mis au point ne contiennent
donc qu’une partie du virus. Au milieu des années 1980,
les chercheurs s’étaient d’emblée
orientés vers la production d’anticorps
neutralisants en exposant le système immunitaire à des
particules virales recombinantes. Malgré des
résultats positifs chez le chimpanzé,
l’approche s’est montrée peu encourageante
chez l’homme. C’est la stratégie
qu’avait adoptée la compagnie américaine
Vaxgen qui a développé un vaccin avec
la protéine de surface gp120. L’essai
avait passé le stade clinique de phase II
mais s’est soldé par un échec lors
de la phase III après avoir été testé sur
8 000 personnes en Thaïlande et aux
Etats-Unis, en 2002.
Depuis le début des années 1990,
le peloton de tête des candidats vaccins regroupe
essentiellement des vecteurs recombinants. Ce procédé utilise
une bactérie ou un virus inoffensif pour l’homme
comme mode de transport pour infiltrer une partie du
matériel génétique du VIH dans
les cellules spécialisées dans la présentation
de l’antigène afin qu’elles miment
les cellules infectées. L’intérêt
est de stimuler l’immunité cellulaire
et notamment les lymphocytes T cytotoxiques (CTL),
capables d’éliminer les cellules infectées
par le VIH. Les vecteurs recombinants ont parfois l’inconvénient
de susciter une réponse vis-à-vis d’eux-mêmes.
D’autres stratégies sont donc envisagées
et notamment celle des lipopeptides vers laquelle se
sont tournées depuis dix ans les recherches
françaises financées par l’Agence
nationale de recherches sur le sida (ANRS).
Une bonne réponse cellulaire
Produits par synthèse chimique, ce qui ne
présente aucun danger pour l’homme, les
lipopeptides sont des molécules hybrides alignant
les peptides Gag, Pol, Nef et RT (reverse transcriptase)
du VIH, auxquelles on a attaché une queue de
lipides. D’où leur nom… Sans cet
appendice, les particules virales sont peu immunogènes (1).
Cette partie lipidique leur permet de pénétrer
plus facilement dans les cellules dendritiques qui
vont les fragmenter et les présenter comme des
agents étrangers aux CTL. L’entrée
dans les cellules dendritiques n’étant
pas spécifique, la sensibilisation est donc
sans restriction. « Le principal atout
de ce type de vaccin est de pouvoir regrouper sur une
même molécule hybride plusieurs épitopes (2) immunogènes
dans les régions les plus conservées
du VIH, indique le Dr Jean-Gérard
Guillet, coordinateur du programme vaccin de l’ANRS. Une
stratégie qui permet d’obtenir une réponse
multiclonale et qui potentialise donc l’immunisation. »
L’intérêt pour les lipopeptides
date de 1992 lorsque des travaux sur la souris affichaient
un meilleur potentiel immunogène de la protéine
gp160 couplée à une molécule lipidique
par rapport à la protéine seule (5).
Quatre ans plus tard débute la première étude
clinique de phase I suivie d’une deuxième
tout aussi concluante : 89 % des patients
ont sécrété des anticorps spécifiques
et des CTL ont été sollicités
chez 54 % d’entre eux (6). Comparativement,
pour un vaccin utilisant un vecteur recombinant, la
réponse des CTL n’est que de 15 à 40 %.
Bien tolérés, les lipopeptides induisent
une forte réponse reproductible sur une durée
de deux ans. Il semble même qu’elle
ne nécessite pas de rappel, comme l’ont
montré d’autres essais.
Evaluer l’injection intradermique
Seules deux études de phases II sont
en cours. Prudente, l’ANRS préfère évaluer
en amont toutes les stratégies en vue d’un
développement industriel. Une formulation plus
simple et moins onéreuse du candidat vaccin
lipopeptidique est en cours d’évaluation
et d’autres modes d’administration sont
envisagés. En juillet dernier, l’agence
a lancé un nouvel essai de phase I pour
confronter l’efficacité de l’injection
intradermique par rapport à l’injection
intramusculaire. « VAC16 est le premier
essai vaccinal qui permettra de déterminer si
la voie intradermique accroît la réponse
immunitaire de type cellulaire après vaccination »,
indique le P r Michel Kazatchkine, directeur de
l’ANRS. Jusqu’à présent,
le vaccin était administré par voie intramusculaire.
Réalisé dans six centres en France (5),
VAC16 regroupe quatre-vingts volontaires issus du réseau « Volontaires
pour un vaccin » randomisés en deux
groupes : l’un recevant trois injections
intramusculaires, l’autre trois intradermiques à la
première, à la quatrième et à la
24 e semaine. En injectant cette fois-ci dans
la peau, on espère faire présenter les épitopes
viraux à un plus grand nombre de cellules dendritiques – qui
sont précisément dans la peau – afin
de stimuler les CTL. Autre avantage non moins négligeable : « Au
contraire de la voie intramusculaire, l’injection
intradermique ne nécessite que peu de préparations
vaccinales », précise Jean-Gérard
Guillet. Une option qui devrait satisfaire les partenaires
industriels.
D’autres essais en cours
Mais déjà de nouvelles stratégies
s’opèrent. Ainsi, coupler lipopeptides
et vecteurs viraux recombinants (MVA, adénovirus)
pour optimiser au mieux la réponse immunitaire.
Le test avait été concluant en phase I
avec le vecteur canarypox (6). Il vient d’être
poursuivi en phase II avec la collaboration du
National Institute for Allergy and Infectious Diseases
américain (NIAID) sur 179 personnes ayant
reçu une préparation vaccinale de 5 lipopeptides
(Lipo-5) associés à un vecteur canarypox
(vCP1452). Il ne faut pas oublier qu’à défaut
de préserver de la contamination, il est aussi
impératif de miser sur un vaccin thérapeutique
qui puisse réveiller le système immunitaire
endormi des patients sous multithérapie et leur
permettre ainsi d’interrompre leur traitement
de façon partielle ou prolongée. Les
lipopeptides ont aussi montré leur intérêt
dans ce domaine. Devant ces résultats prometteurs,
l’ANRS espère parvenir à des tests
d’efficacité d’ici 2008.
Olivier Donnars
(1) Produits
antigéniques susceptibles
de stimuler une réponse forte de la part du
système
immunitaire, notamment des CTL.
(2) Appelés aussi déterminants antigéniques.
Site d’un antigène reconnu
par un anticorps ou un lymphocyte T.
(3) « Immunization
of mice with lipopeptides
bypasses the prerequisite for adjuvant. Immune response of BALB/c mice to human
immunodeficiency virus envelope glycoprotein », F. Martinon et
al., J. Immunol., 149 (10) :
3416-22.
(4) « Lipopeptides induce
cell-mediated anti-HIV immune responses in seronegative
volunteers », G. Pialoux et al., AIDS,
2001 ;15(10) :1239-49.
(5) Centre Cochin/Pasteur
d’essais vaccinaux de l’hôpital Cochin à Paris,
service d’immunologie clinique de l’hôpital
européen Georges Pompidouà Paris, service
d’hématologie de l’hôpital Sainte-Marguerite à Marseille
et les services
des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Tenon à Paris,
de l’Hôtel-Dieu à Nantes et de l’hôpital
Purpan à Toulouse.
(6) Virus pathogène pour le canari, premier
des vecteurs recombinants initiés par l’ANRS
avec la collaboration d’Aventis.
L’Anrs lance un appel à volontaires
pour participer au premier essai de vaccin préventif
de phase II
en France, VAC 18. Infos sur www.anrs.fr et au numéro vert : 0
800 156 156 (jusqu’au 15/12/04).
Pour connaître tous les essais vaccinaux en
cours dans le monde : www.iavireport.org/trialsdb
A quand un réseau européen de recherche
vaccinale ?
« La Commission européenne et
d’autres pays d’Europe doivent élaborer
conjointement un agenda afin de soutenir la recherche
en matière de VIH/sida : il est extrêmement
inquiétant de constater que nos dirigeants
en Europe et à la Commission semblent avoir
du mal à intégrer la recherche comme
un élément clé de la lutte contre
le VIH/sida. » C’est en ces
termes que le P r Michel Kazatchkine, directeur
de l’ANRS, a clôturé le congrès
international « Aids Vaccine 04 » qui
s’est tenu du 30 août au 1 er septembre
2004 à Lausanne. Plus de 500 des spécialistes
européens présents ont appelé la
Commission à plus d’engagements politique
et financier dans le développement de vaccins
préventifs et thérapeutiques contre
le sida. Car dans la course infernale au vaccin,
outre un fossé entre le Nord et le Sud, les
Etats-Unis ont une longueur d’avance sur l’Europe.
10 % du budget du National Institut of Health
(NIH) américain est consacré au sida,
soit 2,87 milliards de dollars, dont 456 millions
pour la seule recherche vaccinale en 2004. Avec ses
10 millions de dollars engagés via l’ANRS,
la France ne fait évidemment pas le poids.
Selon les estimations, 10 à 15 milliards
de dollars seront nécessaires au cours des
dix prochaines années pour garantir un bon
développement clinique des vaccins potentiels
actuels. En juin dernier, une nouvelle impulsion
a été donnée : les pays
du G8 ont appuyé la constitution d’un
Groupement mondial pour le vaccin contre le VIH, « en
vue d’accélérer les efforts d’élaboration
d’un vaccin par le développement des
capacités d’essai et de fabrication,
la création de centres de développement
de vaccins dans le monde entier et la mise en place
d’un système mondial intégré d’essais
cliniques permettant aux laboratoires d’échanger
facilement leurs données ».