Naissance d’un nouveau collectif
: Warning
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Alerte sur le Web,
un aiguillon dans la lutte contre le sida
Sous forme d’avertissement, Warning veut redynamiser
le combat contre la maladie. Le collectif reproche aux
associations, en particulier à Act Up, leur immobilisme,
notamment face à la recrudescence de cas dans
la communauté gay. Politiquement incorrect, railleur
et déterminé, Warning souhaite redonner
la parole aux homosexuels et recentrer la prévention
sur eux.
« Il y a eu Vaincre le Sida, créé
en 1983. Il y a Aides, apparu en 1984, puis Act Up,
qui était en colère en 1989. La persistance,
l’aggravation de l’épidémie
chez les gays ne permettent plus de se contenter des
structures militantes existantes, vieillissantes, et
sclérosées. Nous venons de créer
Warning, un groupe homosexuel, politique, de lutte contre
le sida. » Le 16 juin, ainsi se définissait
Warning, nouveau collectif politique de lutte contre
le sida, qui avance sous la bannière du Biohasard
– symbole des menaces biologiques – revendiqué
par certains barebackers aux Etats-Unis qui vont jusqu’à
se le faire tatouer (cf. le film The Gift).
Lancé par une dizaine de personnes, pour la plupart
des anciens d’Act Up, Warning est le fruit d’une
scission avec l’association co-fondée en
1989 par Luc Coulavin, Pascal Loubet et Didier Lestrade.
Quelques jours avant le lancement de Warning, Didier
Lestrade désavouait publiquement Act Up, l’association
qu’il avait créée et dans laquelle
il s’est investi près de quinze ans. Ces
deux événements sont intimement liés
: Didier Lestrade reproche à Act Up, comme il
s’en est expliqué dans « The End
» (cf. JDS n°164) son inaction face au bareback
en particulier, « la mauvaise gestion, l’imbécillité
et le manque de courage de cette association »
en général. Les actes de naissance de
Warning portent en creux les reproches formulés
par les membres de Warning à leur association
mère, ce que dénonce Philippe Mangeot,
ancien président d’Act Up : « De
toute évidence, Warning se définit exclusivement
par rapport à Act Up. Jusqu’à preuve
du contraire. » Pour Thomas Doustaly, rédacteur
en chef de Têtu et membre d’Act Up, «
Warning est un symptôme de la dégradation
d’Act Up. »
Problèmes et solutions
Contre la dispersion des actions d’Act Up, les
membres de Warning revendiquent un recentrage sur la
prévention en milieu homosexuel. Ils estiment
que le champ de la prévention a largement été
délaissé par Act Up, qui s’est recentré
sur l’accès aux traitements et n’a
pas su prendre acte suffisamment tôt du problème
du bareback. Les chiffres de l’InVS, trop tardifs
et trop imprécis pour les membres de Warning
(cf. le texte en ligne « 10000
séropositifs de plus en 2003, l’InVS toujours
de glace »), indiquent que « 27 %
des personnes ayant découvert leur séropositivité
sont des homosexuels masculins dont la contamination
a eu lieu dans les six derniers mois pour 58 %
d’entre eux. »
Devant cette reprise des contaminations en milieu homosexuel,
les membres de Warning se recentrent. Lestrade pare
à toute attaque : « On s’en fiche
si on nous critique sur le repli identitaire. Précisément
s’il existe, c’est parce que le discours
a été dilué dans des associations
qui ne parlent plus d’homosexualité aujourd’hui.
Si l’épidémie reprend chez les pédés,
il y a besoin d’une reprise de parole chez les
homosexuels. » Olivier Jablonski précise
: « Nous sommes contre la définition
de la séropositivité politique qui avait
permis de faire en sorte qu’une “séronég”
hétéro soit présidente d’Act
Up [en 1999, NDLR]. Le discours à la
première personne ne fonctionne que si l’on
est vraiment concerné et nous ne nous ferons
pas passer pour qui on n’est pas. »
Ce retour sur la communauté homosexuelle est
politique, car il permet aux membres de Warning de revendiquer
et d’exprimer une parole politiquement incorrecte.
Tout se passe pour les membres de Warning comme si le
discours associatif s’était figé
sur certains dogmes, empêchant de penser de nouvelles
questions. Ainsi, du phénomène du bareback,
mais pas seulement, de la différence entre les
attentes des séropositifs et des séronégatifs,
du sens de la communauté, de la responsabilité
partagée… Avant de prendre son plein essor,
Warning s’est attaché à «
reprendre la parole » sur ces questions,
publiant sur le site Internet un certain nombre de textes
clarifiant ses positions.
Pour prendre l’exemple de la responsabilité
partagée, les membres de Warning estiment qu’aujourd’hui,
dans un contexte fort éloigné des années
80 et de l’évocation des « sidatoriums
» par Jean-Marie Le Pen, la question se pose différemment.
Pour Thomas Doustaly, c’est évident : «
La responsabilité partagée empêche
de réfléchir à des phénomènes
qui n’existaient pas auparavant, comme la contamination
volontaire. Mais Act Up reste dans une position qui
dit que l’on ne s’attaque pas aux séropositifs,
en oubliant que dans le procès de Strasbourg,
ce ne sont pas des femmes séronégatives
qui attaquent un séropositif, mais que tous sont
séropositifs. On a tendance à défendre
les vieux séropositifs contre les nouveaux…
». Cette question est problématique. Avant
le verdict du tribunal correctionnel de Strasbourg,
qui a condamné à six ans d’emprisonnement
un homme poursuivi pour avoir délibérément
contaminé deux de ses partenaires, Philippe Mangeot
s’inquiétait : « Je pense
que c’est une question importante, pourvu que
ça n’ouvre pas des délires casuistiques
sur les mille et une façons de contaminer volontairement
les gens et sur l’idée qu’il faille
en passer à terme par une judiciarisation de
la contamination. Je crains que la majorité des
gens qui font Warning soient tentés par cet horizon-là.
Moi je dis non. »
Résolutions
Les membres du collectif sont donc prêts à
attaquer un certain nombre de « dogmes
» et à « secouer le cocotier
ronronnant du Sidaland hexagonal » (cf.
« Qui sommes-nous » sur
le site Warning). Pour ce faire, Warning adopte un mode
de fonctionnement résolument moderne et léger
: le Web. Chacun de ces contributeurs écrit de
chez lui, envoie son texte aux autres membres pour relecture
et correction, le texte est ensuite publié sur
le site. Pas de réunion, pas de frais de gestion,
Warning n’existe que sur le réseau.
Le site Internet est accompagné d’une
newsletter qui compile pour ses abonnés –
une centaine une semaine après l’ouverture
du site – une somme d’informations sur le
sida : brèves internationales sur la prévention
; résumés de rapports sur la prévention
et l’épidémiologie ; textes d’analyse
sur des thèmes d’actualité. Les
rubriques du site : « Communauté
», « Epidémiologie »,
« Prévention », « Tendances »
et « Tribunes » sont
agrémentées d’un espace « Contributions
externes » d’amis et, plus tard,
de lecteurs-contributeurs. Didier Lestrade explique
: « Ça nous intéresse d’avoir
des points de vue différents sur la prévention,
en tant que séropos, séronégatifs,
malades, pas-malades… Grosso modo, il s’agit
de prolonger le débat qui n’existe plus
dans les associations. » Warning veut aiguiller
les associations existantes et leur intimer l’ordre
de se parler à nouveau, de réfléchir
à nouveau. « L’enjeu principal
de Warning, glisse Olivier Jablonski, c’est
: Est-ce qu’on va arriver à renouveler
l’activisme gay, l’activisme sida ? Est-ce
qu’on va arriver avec d’autres à
redynamiser le secteur associatif parce que l’épidémie
reprend ? »
Pour les membres de Warning, les parallèles
sont nombreux avec la création d’Act Up
il y a quinze ans. Ils se revendiquent d’ailleurs
de « l’état d’esprit originel
d’Act Up », un temps aiguillon de l’activisme
sida en France, aujourd’hui « dans une
situation où pour la première fois, il
y a un groupe à son extrême »
prêt à l’aiguillonner. Réactif
grâce à la légèreté
du média qu’il emprunte, déterminé
à ne pas laisser faire dans l’attentisme
général des politiques dont ils demandent
les évaluations (notamment la stratégie
de réduction des risques initiée par Aides
à Marseille et testée à Lyon et
Lille), Warning prône également un certain
humour, railleur mais constructif.
Pour l’heure, difficile de dire quel sera l’impact
réel de Warning. A terme, Warning pourrait se
structurer en association et intégrer de nouveaux
contributeurs, proposer des maquettes de campagnes de
prévention inspirées d’exemples
étrangers, diffuser des communiqués de
presse à destination de la presse homosexuelle
et généraliste. Didier Lestrade espère
une nouvelle alliance sacrée, comparable à
celle du TRT-5 : « Si par le biais du CNS
on arrive à parler entre associations, si un
nouveau collectif arrive et fout la merde, si du coup
les médias arrivent à s’engager,
car ils ont un peu peur là, si les médecins
s’engagent et bien on restaure la même alliance
que celle qui a permis d’obtenir les antiprotéases.
Et là, bingo ! On a un impact réel sur
les décideurs et sur l’opinion publique. »
Philippe Mangeot résume cette attente : « Tant
mieux ! Une nouvelle association qui se crée,
c’est magnifique. Pourvu qu’elle ait un
projet. » Warning, un collectif à
suivre.
Christelle Destombes